Je vous salue, je suis Maryam, une fille de Mossoul en Irak. J’étais une fille ordinaire.

Mon histoire est semblable à celle de beaucoup d’Irakiens : née en 1987, je n’ai rien connu d’autre que la guerre. Celle entre l’Irak et l’Iran, puis l’invasion du Koweït par l’Irak, suivi d’un embargo économique aux conséquences désastreuses pour mon pays et ses habitants.

« Après la chute du régime de Saddam Hussein, nous avons d'abord tous pensé qu’une nouvelle ère advenait. »

Et pourtant, la première image qui me vient est celle de l’unité, des gens qui s’entraidaient. Tous, qu’ils soient Chrétiens, Musulmans, Yezidis, Sabéens-Mandéens, il n’y avait pas de différence. Mais après l’invasion du Koweït, en 1990, la religion a commencé à intégrer la sphère politique : peu à peu, la ségrégation est devenue plus présente, plus marquée.

Lors de l’invasion américaine de 2003 et la chute du régime de Saddam Hussein, nous avons d’abord tous pensé qu’une nouvelle ère advenait : l’embargo économique allait être levé, le développement arriverait et la rente pétrolière allait pouvoir profiter à tous.

Mais c’est l’inverse qui s’est produit. Dans les mois qui ont suivi l’intervention américaine, une ségrégation et une haine sans précédent se sont développées à l’encontre des chrétiens et des minorités. Nous ne pouvions plus aller à l’église.

Après 2003, beaucoup de meurtres, explosions, vols, enlèvements de femmes et d’enfants.

Car ce n’est pas l’espoir mais le chaos qui a succédé au régime de Saddam Hussein. Les premiers temps ont été marqués par des pillages d’une rare violence des institutions, hôpitaux, et écoles. Ces pillages étaient souvent l’œuvre d’habitants des campagnes qui venaient voler tous les objets de valeur pour les revendre ensuite au Koweït. Même les lions d’Uday, le fils de Saddam, ont été revendus en Syrie.

Des cellules dormantes d’anciens soldats baasistes (pro-Saddam) ont commencé à recruter des jeunes, notamment ceux qui avaient perdu de la famille lors des guerres d’Iran et du Koweït. Ils les ont convaincus de se battre afin de rétablir l’ordre, leur promettant le retour prochain de Saddam. Ce mouvement était nommé « la Résistance » ; il se voulait non-religieux et anti-américain, et s’attaquait notamment à tous ceux qui travaillaient avec les Américains. Pour justifier leurs meurtres, ces groupes armés utilisaient le terme de kofar (mécréants, infidèles), se servant de l’Islam pour justifier ces violences.

A partir de 2005, les Chrétiens et les minorités sont devenus une cible privilégiée de ces groupes radicaux. Les assassinats ont commencé à se multiplier, visant tout particulièrement le clergé.

Les années qui ont suivi ont été marquées par le développement d’une violence endémique. Meurtres, explosions, vols, enlèvements, demandes de rançon sont devenus monnaie courante.

A partir de 2008-2009, les premières cellules d’Al Qaeda en Irak ont commencé à s’implanter dans le Sud de Mossoul, s’appuyant sur des combattants irakiens mais également Saoudiens, Afghans ou Pakistanais.

Je me souviens, en 2013, d’une messe à la fin de laquelle le prêtre a avoué avoir reçu des menaces et conseillé à ses fidèles de ne pas rester dans la cour de l’église et de rentrer immédiatement chez eux. A ce moment précis, l’un d’entre nous a reçu une balle dans l’estomac, tirée par un sniper posté à proximité.

En février 2014, des menaces ont été peintes sur les murs de notre église: « Quiconque entrera dans l’église sera tué ». Trois mois plus tard, alors que ma fille rentrait de l’école avec l’une de ses amies et déposait celle-ci chez elle, un homme a surgi et tiré à bout portant sur le père de cette amie, le tuant sur le coup.

« Les populations étaient fragilisées et se sont laissées berner par les groupes armés et leurs promesses d’avenir meilleur. »

C’est en juin 2014 que tout a basculé. Notre gouvernement était inefficace. Les populations étaient fragilisées et se sont laissées berner par les groupes armés et leurs promesses d’avenir meilleur. Le 10 juin 2014, ces forces armées sont entrées dans Mossoul et y ont proclamé l’établissement de Daesh. De nombreux habitants ont fui : sur la route, nous voyions des soldats irakiens en débâcle, enlever leurs uniformes et s’habiller en civil avant de déguerpir. Comme beaucoup d’autres, nous avons alors trouvé refuge à Qaraqosh, village situé à l’est de Mossoul.

A Mossoul, les groupes armés ont pillé les bureaux officiels, les banques, les commissariats, les casernes, beaucoup détruit et incendié. Au bout d’une semaine, les combattants de Daesh nous ont fait savoir que la sécurité était rétablie, qu’aucun mal ne nous serait fait et qu’ils étaient là pour nous libérer du gouvernement irakien. Nous sommes donc retournés chez nous.

Sur place, tout semblait normal. Pendant près d’un mois, le prix des denrées alimentaires était au plus bas et la situation relativement stable. Dans la nuit du 14 juillet 2014 des voitures équipées de haut-parleurs ont commencé à parcourir la ville pour délivrer la consigne suivante : « Chrétiens, il vous faut choisir entre trois possibilités: payer la Jeziah, vous convertir ou on vous tuera par le sabre ». Le lendemain, plusieurs se sont présentés à la cour de justice que Daech avait installé dans une maison pour payer la taxe. Mais on leur a répondu : « De quelle taxe parlez-vous ? Tout ce que vous avez, vos maisons, vos biens, vos enfants et même vous : tout cela est à nous. »

« Il y a beaucoup de cœurs tristes »

Nous avons pris la route pour nous rendre à Erbil, et de là nous nous sommes réfugiés à Amman, nous habitons depuis dans une salle paroissiale.

Depuis septembre 2015, mes enfants sont scolarisés. Nous avons déjà été entendus à deux reprises par l’UNHCR pour une demande de visa, mais n’avons pas eu de nouvelles de leur part depuis janvier 2015.

L’intégration en Jordanie a été difficile, car il s’agit d’un pays et d’une terre étrangère, une culture qui n’est pas la nôtre. La langue peut être un véritable obstacle, aussi : la plus jeune de mes filles, mélange les dialectes irakien et jordanien lorsqu’elle parle.

Je ne vous cache pas l’état de peur et d’inquiétude qui était le mien à notre arrivée dans cet environnement nouveau. Au fil du temps, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes compatissantes, qui m’ont tendu la main et appris à utiliser mon temps en me tournant vers l’artisanat.

J’espère que Noor Solidarity pourra aider le plus grand nombre possible. Il y a beaucoup de cœurs tristes.

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